I-Introduction
Le Soufisme, mouvement idéal et transcendant, dans ses comportements désintéressés et purs, a été faussé par de pseudo- soufis qui ont notamment dévié des traditions salafies. Certes, le Soufisme mohammadien est le compendium des traditions authentiques sublimes, qui tendent à créer, dans le comportement d’un vrai croyant, un équilibre humainement rationnel. C’est dans l’ambiance luminescente et irradiante des compagnons du Prophète, que les cœurs ont été revivifiés ; cela a duré trois siècles. Passés les stades d’illumination spontanée, les croyants qui recherchaient la transcendance et l’approche d’Allah, s’armaient de litanies dont le pluralisme se cristallisera, dès le IVème siècle de l’hégire, en  » wirds  » et  » wadhifas « . Certaines excentricités apocryphes commencèrent à travestir la pensée soufie salafie ; ce qui amena certains cheikhs, parmi lesquels le célèbre Al Jonéïd, à proclamer que le vrai soufisme a pour fondement la double source de la Charia : le Coran et la Sounna. Les maîtres de la gnose sentirent une vive répugnance pour les déviances qui risquaient de sombrer dans l’hérésie. D’autres cheikhs, attachés au salafisme, se proclamèrent, alors, mohammadiens, sans nulle attache avec les congrégations qui commençaient à se multiplier, dans un certain désarroi et une fâcheuse confusion.
On peut se demander, alors, quel est le rôle des confréries religieuses ?
Le grand leader arabe, l’Emir Chakîb Arsalân s’est posé, dans son ouvrage (Le Monde Musulman contemporain) cette question que tout un chacun se pose, d’une manière ou d’une autre. Il essaya d’y répondre objectivement, en analysant le rôle catalyseur des Confréries Tijanies, qâdirites et Sanoussies, en Afrique, après avoir testé sur le terrain, l’apport bénéfique de ces groupements soufis. Se référant à l’œuvre de G. Bonnet Maury, (l’Islamisme et le Christianisme en Afrique), l’émir affirme :
« l’Afrique aurait été entièrement islamisée, sans ce coup porté par la France à l’influence de la Confrérie Tijanie… ; le fait est comparable à l’élan d’islamisation de l’Europe, arrêté à Poitiers, par Charles Martel. « (1)
L’éminent érudit Mohammed Jabir, Cheikh de l’Université Al Azhar au Caire, souligne dans son commentaire de l’ouvrage de Ghazali  » el Mounqidh mina Ad-dalâl « , (éd.Beirout, p.p.52) que  » sans la Tariqa Tijania, en Afrique du Nord, le colonialisme français aurait déchiqueté les dogmes de l’Islam dans ces pays ; de même que les Ordres Idrissi à Tripoli et Khatmia au Soudan ; la protection de ces confréries par les gouvernements islamiques s’avère comme sauvegarde du credo de la masse musulmane menacée par les intrigues du colonialisme et les missions chrétiennes « .
L’adepte Tijani africain reçoit, certes, de son moqaddem, un chapelet, symbole d’une double lutte, contre, d’une part, les mauvais penchants de l’âme corrompue et, d’autre part, contre l’occupation de l’Afrique par la France et ses acolytes. Ces deux leit-motiv faisaient de l’initié un combattant en quête d’une saine et sereine liberté, qui lui permet de mener un train de vie idéal sur le double plan spirituel et somato-psychique.
 » Le culte des saints « , notion chrétienne introduite par certains orientalistes occidentaux, est une fausse appellation, car le vrai Saint ,quel que soit le degré qu’il puisse atteindre, dans la voie hiérarchique, demeure le serviteur d’Allah.
Le Coran a défini les limites d’accès à Dieu, consistant exclusivement à L’adorer Seul, à éviter toute médiation comportant un signe divin de prééminence. La condition sine qua non de toute médiation légitime, est la conviction que le médiateur n’est qu’un serviteur d’Allah, ayant un grade initiatique supérieur.  » Je suis près de Mon serviteur – proclame notre Seigneur dans le Coran – , il doit s’aligner à Mes commandements, pour être agréé ,  » O vous qui avez cru ! Craignez pieusement Dieu, recherchez tout moyen qui vous donne accès à Lui  » (Sourate 5, verset 35).
Ce moyen réside, notamment, dans la piété et la pureté, mais, d’après maints hadiths, Dieu permet à certains de Ses Elus, d’intercéder pour leurs tribus ou leurs proches ; mais, cette intercession ne doit nullement aboutir à un quelconque  » culte des saints  » qui en sont investis. Ils demeurent serviteurs d’Allah, comme le reste des Croyants. Les adeptes d’une confrérie risquent de sombrer dans un culte mécréant , s’ils voient, dans leurs maîtres et initiateurs, autre chose que de simples serviteurs élus par leur Seigneur. Le Cheikh Sidi Ahmed Tijani exige de son adepte, de ne voir en lui qu’un guide et servile orientateur. Il taxe de mécréance tous ceux qui viennent se prosterner devant son tombeau où y immolent , en sacrifice, des ovins ou bovins , acte considéré comme un des  » manasiks « , actes cultuels affairant au Hajj (Pèlerinage).
Le Saint ne peut jamais être dispensé des prescriptions coraniques, s’il atteint un certain stade de transcendance sublime ; les Prophètes et Messagers de Dieu, eux-mêmes, n’ont pu que transcender dans l’approche vassale d’Allah, dans leur ascension vers la Présence divine. Quand bien même l’intellect de l’élu en arrive à refléter, comme un miroir transparent, les Lumières du Divin, il doit continuer à se soumettre aux obligations religieuses : Sidna Mohammed, Sceau des Prophètes, a donné , en l’occurrence, le meilleur exemple de vassalité à Dieu. L’observance des prescriptions positives de la loi divine, la pratique des actes cultuels, faciliteront au croyant accompli, la mise en relation avec le Corps du Ciel, la captation de l’influx des sphères célestes et l’intensification de la sympathie qui relie le microcosme au macrocosme. C’est là le secret de cette sublime accession, toujours de plus en plus transcendante , vers le Forum de la Présence, ascension qui actue les mondes, à travers l’impact cosmique des Noms divins , dont s’inspirent tous les Elus.
1)L’Islam dans l’Afrique occidentale par A. Le Châtelier (p.p.189)
AÏN MAADI
Aïn Maadi (1) est l’oasis choisie par le quatrième grand père du Cheikh Tijani, Mokhtar, originaire des Tribus de Abda qui avait émigré, moins d’un siècle auparavant, fuyant le ravisseur portugais. Cet éminent Chérif, n’avait fait que se déplacer, en fait, d’une région marocaine, à une autre, car Aïn Maadi, chef-lieu de la tribu Tijanie, faisait partie du Sahara Oriental, dépendant , alors, du Maroc Sidi el Mokhtar s’intégra, alors, par alliance, au sein du groupement tribal des Tijanis.
Sidi Ahmed est né à Aïn Maadi, en l’an 1150 de l’hégire. Maints poèmes furent composés, pour commémorer cette naissance. Son père, Sidi Mouhammed Ben el Mokhtar Ben Ahmed Ben Mouhammed Ben Salem , était d’une vaste érudition. Sa mère est la fille de Mohammed Ben Sanoussi. Les deux furent atteints de la peste et moururent le même jour, en 1166 h ; les membres de cette noble famille furent , pour la plupart, d’éminents polyvalents, notamment dans les sciences islamiques. Son neveu maternel Abdellah el Maadâwy , réputé par ses connaissances générales, principalement dans les sciences mathématiques, fut, comme les autres, un grand soufi.
Le jeune Ahmed, eut l’heur de vivre, toute la fleur de son âge, dans l’ambiance saharienne de ce groupe harmonieux, élevé dans le cadre d’un pur sounnisme. Dès son premier  » septain « , il apprit tout le Coran par cœur, les recueils didactiques, pour devenir, dès la fin de sa deuxième décennie, un grand Alem, juriste et homme de lettres ; les gens affluaient, de toutes parts, pour le consulter et profiter de sa double culture, à la fois exotérique et esotérique.
Il se maria, du vivant de ses parents, avant d’atteindre la seizième année de sa vie fructueuse. Mais, explorateur dynamique, en quête des grands érudits de l’époque, il ne put garder sa première épouse, de crainte de la délaisser seule, lors de ses longues pérégrinations…Il épousa ,alors, deux de ses servantes, qu’il avait auparavant affranchies, donnant, ainsi, le meilleur exemple du respect des hautes aspirations et des judicieuses attentes de l’être humain, sur le plan éminemment sounnite, des droits de l’homme et de la femme (2 ). Une de ses servantes Mabrouka lui donna un premier fils : Mohammed el Kébir et l’autre Mobâraka, le deuxième garçon Mohammed el Habib, deux éminents khalifs dont la haute éducation eut pour assise l’attachement de leur vénéré père à la Charia et aux principes pérennes de la Sounna.
Il les maria, tous deux, dans la ferme observance des traditions authentiques où dots et dotations, étaient réduites au strict minimum.
Ainsi, à peine âgé de seize ans, le jeune Tijani avait accédé au rang de mufti, non seulement sur le plan de la Charia, en tant que jurisconsulte, mais dans le forum plénier des sciences et arts islamiques où il excellait. Les cours qu’il donnait dans les mosquées, les controverses qu’il animait avec l’élite intellectuelle de ses contemporains, proéminents dans leur spécialité, lui assurent une large suprématie, sur le plan exotérique. Son critère foncier, qui le distinguait et le marquait, dans la fleur de son adolescence, fut son attachement indélébile à un sounnisme authentique, dans son conceptualisme serein et son ponctualisme souverain. Les chapitres élaborés, en l’occurrence, dans Jawâhir el Maâny ( Perles des Idées) en font foi. Là, ses analyses pertinentes sont d’une grande ouverture, freinée exclusivement, par une observance stricte, mais bien mesurée des concepts et préceptes d’un Islam universel. Le dogme authentique de la Sounna, s’avère, alors, dans les composantes de ces analyses, bien documenté. C’est grâce à cette primauté exotérique pondérée, que l’esotérisme Tijani s’avère si authentique, dans son élan somato-spirituel où la matière, chez l’être humain, n’est que l’élément complémentaire de sa spiritualité .
Un éventail assez large des grands maîtres soufis de Sidi Ahmed se déployait dans les diverses régions du Royaume. Il ne manqua guère, mû par ses hautes aspirations vers le sublime , d’entreprendre une pérégrination qui l’amena à Wazzan où il eut l’heureuse occurrence de rencontrer, en premier, « le grand pôle  » Sidi Taïb Ben Mohammed Ben Sidi Abdellah ech-Charif, chef vénéré de la ligne idrisside maghrébine ; ce ne fut qu’une simple relation de bénédiction avec ce premier Cheikh ( décédé en l’an 1181 h ), car Sidi Ahmed se refusa, dans cette étape de son processus spirituel, une quelconque responsabilité non didactique ; il n’eut pas encore le loisir de se consacrer à une tierce orientation éducative, se contentant de s’assurer une perfectibilité adéquate, par une série de liaisons-tests. Le pôle Sidi Taïb avait atteint un rang parfait, dans l’échelle des valeurs spirituelles ; Notre jeune Cheikh, Sidi Ahmed en profita pleinement, car il s’agit d’une série de générations où quatre pôles, parmi les Chérifs, se reliaient, dans cette hiérarchie si optimale. Sidi Taïb avait succédé à son frère Moulay Thami (décédé en 1127h), digne disciple de son père Sidi Mohammed ( décédé en 1120 h ) qui hérita de leur ancêtre, le grand Ghawt Moulay Abdellah ( décédé en l’an 1089 h ). Celui-ci fonda la cité de Wazzan, ayant pour maître , un des grands pôles de la montagne toute proche de Sarsar, Si Ahmed Ben Ali Es-Sarsary, un des piliers de la confrérie Tabba’iya Jazouliya, source des grands ordres mystiques du Royaume. A l’époque, le pôle Sidi Ahmed Sqally vivait à Fès. Mais le Cheikh Tijani n’a pas eu l’occasion de le voir de près, évitant, parfois, tout contact, avec des cheikhs de cette envergure, car -fait remarquer l’auteur de la Boghia (p.p.157)-  » La Providence divine a voulu qu’il n’eût pour seul maître que le seul maître universel et le sublime des créatures, le Prophète Sidna Mohammed « .
Néanmoins, le Cheikh Tijani, n’a rien épargné, à la suite du couronnement de son processus hiérarchique par la Grande Ouverture, pour rendre un vibrant hommage à Moulay Idriss, éminent ‘Arif (Connaisseur), qui honore, par ses hauts privilèges, la capitale idrisside.
Dans son parcours, à travers le Maroc, une nouvelle conjoncture se présenta, dans le but d’entrer en contact avec le Grand Wali Sidi Mohammed Ben el Hassan el Wanjaly (décédé en l’an 1185h, de Beni Wanjal, du Jabal ez-Zabîb), qui lui annonça son prochain accès au rang élevé du Grand Saint du Rif, Abou el Hassan Chadhily , supposé inhumé à Alexandrie (3), dont les hauts préceptes et concepts avaient fait école, dans tout l’Orient musulman , dès le huitième siècle de l’hégire. Mais, cette fois encore, le Cheikh Tijani avait décliné l’offre qui lui était faite, de s’insérer dans la chaîne confrérique wanjalie, ainsi que celle du célèbre Sidi Abdellah Ma’n l’Andalou (décédé en 1188 h), maître d’un ordre caractérisé par le  » lien  » de l’Ichrâq (flot de lumière extatique), sans wird spécifique :
Ce fut à Taza qu’il eut affaire à un Grand Saint « malâmity « , Sidi Ahmed et-Tawwâch ( décédé en 1204h) qui lui conseilla d’observer le trio leit-motiv de l’ouverture : la  » khalwa « , l’isolement du Monde et le  » dhikr  » ; il déclina cette nouvelle offre, quoique réduite par le célèbre wali, en fin de compte, à la seule observance d’un certain dhikr bien spécifié. Le Cheikh Tijani repoussa poliment la proposition, aspirant inopinément à un don divin spontané sublime, sans effort, ni épreuve. Dans ses rebuts réitérés, le Cheikh semble être le réceptacle d’une forte inspiration, émanant d’en haut et confortée par l’espérance dont ses maîtres avaient animé le tréfonds de son âme. Sidi Ahmed poursuivit ses tests, comme s’il s’attendait à de nouvelles promesses et à de meilleures révélations.
Il s’engagea, alors, successivement, dans les ordres Qadiri, Nassiri, Siddiqi (voie de Sidi Ahmed el Habib de Sijalmassa), essayant d’intégrer, cette fois, des confréries, s’inspirant des émanations et effluves des générations antérieures, les grands maîtres du  » Barzakh « .
Suite à cette série d’épreuves qui lui firent apparaître certaines spécificités marquantes et fins messages dont il était le destinataire, il s’empressa de retourner au Sahara, sur recommandation de son maître el-Wanjali , qui lui révéla que l’accomplissement de son  » Fath  » (Ouverture) ne se réalisera que près de la Zaouiya du grand  » qotb  » (pôle) de  » Balad el Abied  » au Sahara. Là, il poursuivit ses prières , ses enseignements et ses sermons, durant un lustre, interrompus par des visites intermittentes à  » Aïn Maâdi « . Passé ce délai, il fit un saut à  » Madinat el Jidâr) (Tlemcen) où il s’installa, s’ingéniant, outre ses offices et cultes, à enseigner le Hadith (tradition du Prophète) et le Tafsir (exégèse du Coran).
C’est dans cette cité – souligne l’auteur de la Boghia – (p.p.161), que la Providence du Seigneur lui assura une parfaite disposition à recueillir un flot d’ouvertures et de  » successibilités  » infinies, empreintes d’une extrapolation, sans pair, et d’une vive accélération centripète convergente.
Un aimant irrésistible d’attraction émanait de sa personne, miraculeusement illuminée , exerçant une intense séduction dans toute son ambiance. Maintes délégations, affluaient de toutes parts, en quête de sa bénédiction. Loin de s’en enorgueillir, il les esquivait poliment, ne se croyant guère en mesure de transcender au rang de Cheikh. Une délicate retenue et une modeste pudeur, devaient motiver ces accès, non autorisés par son maître unique, le Prophète Sidna Mohammed – que Dieu le salue et le bénisse -. Le Cheikh Tijani, est, de plus en plus conscient, que tout engagement dans la direction des consciences, est fonction d’une permission formelle, émanant d’Allah, par l’entremise d’un Message Mohammadien.
Ainsi, dans ce stade de son processus, le Cheikh Tijani, se voit dans l’obligation de conforter ses ascensions, par le pèlerinage à la Mekke et la visite sacrée du Tombeau du Saint Prophète. Il quitta la cité de Tlemcen, en l’an 1186h . A Zwawa, en Algérie, il eut tout loisir de faire connaissance du Cheikh Mohammed Ben Abderrahman el Azhary (décédé en 1208h), auprès duquel, il s’inséra dans l’ordre Khalwati, qui lui fut transmis par le Maître Hafnaoui ; lors de son passage en Tunisie, il y partagea son séjour, durant toute une année, entre Tunis et Soussa, dispensant généreusement ses enseignements dans les diverses branches des sciences islamiques, notamment, l’exégèse coranique, la Sounna, prenant modèle sur la vie sublime de l’Envoyé d’Allah et sa conduite exemplaire. Ne pouvant contacter personnellement le grand Pôle de la région, il se contenta d’une correspondance, par personne interposée Abdessamad Rahwy, disciple du Qotb et un des quatre personnages ayant libre accès auprès du Cheikh, les nuits du Vendredi et du Lundi. Le Qotb s’empressa de rendre hommage à Sidi Ahmed , qu’il qualifia d’Aimé d’Allah.
Entre temps , le Cheikh Tijani s’ingéniait à dispenser les disciplines soufies, à travers les  » Hikam « , ( Adages de Sagesse) d’Ibn Ataâ Allah d’Alexandrie, amplement commentés par les Soufis dont le fameux Zarrouq qui leur réserve vingt sept  » sharh  » (commentaires).
Le prince de Tunis, émerveillé par ses cours bénévoles, lui proposa un séjour prolongé, dans la capitale, pour faire profiter, de sa haute culture, l’auditoire de la Zaïtouna, première Université africaine, édifiée un siècle avant la Qaraouyène de Fès (245h) et deux siècles avant celle d’Al Azhar du Caire (4ème siècle). Le prince tunisien ordonna, alors, un octroi généreux au Cheikh, lui réservant demeure et subvention. Le Cheikh, dont la  » Himma « , rejeta tout don autre que celui de la Généreuse Providence, s’empressa de s’esquiver, en quittant le pays, le lendemain, pour le Caire. Là, l’éminent Cheikh irakien Mahmoud el Kourdy, bien connu en Orient, par sa haute luminance, éclatante et pénétrante, s’attacha vivement à la personne de Sidi Ahmed dont il prédit un futur florissant, dépassant de loin, toute prééminence, dans le rang des  » Qotb « .Il ne s’attarda pas longtemps, en Egypte, actué par une luminescente mouvance vers les Lieux Saints, se délectant d’avance des approches mohammadiennes. Son arrivée à la Mekke eut lieu, juste après le mois de Ramadan de l’an 1187 de l’ère hégirienne .
Dans cette cité sainte, la haute maîtrise hiérarchique revenait au Grand Cheikh, l’Indien Ahmed Ben Abdellah, dont Sidi Ahmed n’a pu, encore une fois, recevoir la transcendante bénédiction et les subtils enseignements, que par correspondance, sans contact effectif. Le même phénomène de Tunis se répéta alors ; mais, cette fois, le Cheikh el Hindi, lui révélant avec précision la date de sa mort ( le vingt du Hijja de la même année), lui annonça qu’il sera son successeur, auquel il transmit les pouvoirs spirituels. Sidi Ahmed refusa encore, avec tact et doigté, tout conditionnement à cet accès, préférant se référer, exclusivement, à la grâce divine , à la libre aisance et à l’acte introspectif qui régira, dès lors, toute mouvance, dans l’actuation spirituelle du Futur Ordre Tijani. Désormais, l’assise foncière de la Tariqa sera l’observance stricte de la Sounna, l’attachement indélébile à la tradition prophétique, sans excentricité corporelle ou abus formels excessifs. La conscience doit agir par elle-même, sans effusion extérieure.
Le pèlerinage accompli, Sidi Ahmed, partit pour Médine, attiré par un sentiment nostalgique vers la sépulture sacrée du Sceau des Prophètes, intensément remué par les reflets d’une effluente luminescence mohammadienne. Il ressentit, de cette approche, une secrète émanation et un effluve tel une décharge alimentée par un potentiel, puissamment ancré dans son être intime.
Un nouvel accès, effectif, l’amena vers le Qotb Es-Sammân, Ghawt éminent émerveillé par l’émergence visionnée d’un cachet distinctif, sans khalwa, qui démarqua, déjà, en lui la spécificité de certains contours intimes. Es-Sammân, disciple du Cheikh Mustapha el Besri es-Siddiqi, n’a pu retenir son vif enthousiasme, exalté par une inspiration divine qui secoua son âme admirative. Ce contact, le dernier que Sidi Ahmed a pu réaliser, dans son parcours explorateur, le ramena au Caire où son maître el Kourdy, lui révéla les secrets de l’Ordre Khalwaty dont il finit par accepter la mission didactique, devant l’insistance de son maître initiateur. La condition que le Cheikh Tijani ne cessait d’exiger, est la temporéité de tout engagement, l’érigeant au rang de Cheikh, chargé d’un leadership spirituel, sans l’ultime permission, en l’occurrence, du Maître Suprême, Sidna Mohammed. Il semble que cette sublime autorisation , le Cheikh a fini, par l’avoir, lors de son séjour à Médine, réitérée par El Kourdy au Caire.
Son retour à Tlemcen en 1188h, couronna , donc, tout un processus miraculeux de manifestations théophaniques. C’est là où il a pu rencontrer son premier disciple, Si Mohammed Ben Mohammed El Mechry de Tekret (région de Constantine), auquel il confia , avec l’ordre khalwati, certains des secrets introspectifs et des  » dhikr  » dont il fut éminemment pourvus. Une subtile intimité le lia, désormais, avec ce grand élu, mis sciemment par la Providence sur son chemin , jusqu’à l’an 1224h (date de son décès ). C’est un personnage d’une culture proéminemment sounnite et esotérique, auteur de maints ouvrages sur la charia et le soufisme. Unique compagnon, il présida , dès la première heure, les cinq prières obligatoires du Cheikh, jusqu’à l’an 1208h où le Cheikh assura lui-même, son auto-présidence, sur ordre spécifique mohammadien.
Après un long séjour à Tlemcen, il reprit, en 1191h, le chemin à Fès, aspirant ardemment, à un recueillement intime auprès de l’illustre Qotb Moulay Idriss à Fès. Il rencontra, alors, à Oujda, son deuxième disciple Sidi Ali Harazem, futur auteur de Jawahir el Maâny (Perles des Idées). Cet ouvrage, élaboré sur ordre du Cheikh, est devenu le compendium de la Tariqa et de la Haqiqa, dicté, dans sa majeure partie, par le promoteur de la Tijania. Ce Thesaurus est le fruit d’une haute acculturation, résultant d’une osmose interférentielle où les éléments d’un double flux s’interpénètrent intimement. Le Cheikh rappela à son nouveau khalif un songe prémonitoire que celui-ci avait entrevu, mais oublié, à propos de ce compagnonage. Sidi Harazem s’en est souvenu et en fut, d’autant plus assuré du caractère sacré de ce lien que lui réservent les desseins impénétrables de la Providence. Un sentiment de félicité ineffable et de bonheur indicible, envahit tout le tréfonds de son être, conscient de la Prééminence transcendantale du Cheikh Tijani ; car les contours imaginés et conçus en rêve, s’esquissent, de plus en plus clairs, en fresques palpitantes, dans sa subconscience. C’est bien le Maître auquel il aspirait .
En rentrant à Fès, le Cheikh octroya à son nouveau disciple qui l’accompagnait, les dhikrs discrets de la Khalwatiya, dans ses interférences sublimement secrètes . Il retourna à Tlemcen, en passage temporaire, car le Cheikh lui conseilla, de pérégriner, ailleurs, vers les Lieux Saints  » Attachez-vous fermement à l’engagement convenu, avec amour, la grande ouverture surviendra inopinément  » , lui prédit le Cheikh qui alla s’installer, lui aussi, dans cette cité qu’il quitta, bientôt, en l’an 1196h, pour Chellala et Abou Samghoûn, deux ksours du Sahara Oriental, où il s’était déjà , longtemps, recueilli. Il demeura, tout un lustre à Chellala, pour reprendre le Chemin d’Abou Samghoûn, en l’an 1199h, où il résida, quelque temps, avec sa famille. Il ne manqua guère, lors de son séjour dans ce bourg béni, de se déplacer à  » Touât « , pour contacter le grand ‘Arif (connaisseur) Mohammed Ben el Foudaïl qu’il avait déjà rencontré auparavant. Le Cheikh avait écrit, à maintes reprises, à cet éminent personnage, sollicitant certains secrets et dons esotériques dont Allah le gratifia. Il ne lui répondit guère, aspirant à un contact effectif avec notre Cheikh dont il prévoit l’inestimable destinée , au sein du forum des Elus d’Allah . Une bénédiction mutuelle scella la réciprocité des deux pôles.
De ces ksours sahariens, le Cheikh fit un saut à Taza , en quête d’un grand ami, que le Seigneur lui destina, comme disciple compagnon, Sidi Mohammed Ben Larbi Damrâwy. Il l’aimait particulièrement, car le Prophète le lui avait recommandé, et il ne manquait pas de lui rendre , constamment, visite, quand il deviendra son médiateur, s’entremettant entre lui et le Messager d’Allah, que le Cheikh n’osait contacter par sublime retenue. Il s’est avéré que cette révérence pudique était le propre de certains compagnons du Prophète, eux-mêmes, qui n’osaient, nullement, l’approcher, ignorant effectivement, jusqu’aux empreintes les plus apparentes de sa personnalité. Cet état de crainte déférente et de politesse respectueuse est fonction du rang hiérarchique de l’être bien aimé.
Mais, dans tout ce processus, le Cheikh Tijani ne manquait pas de retourner à son village natal qui regorgeait d’éminents  » alem  » dont la vaste érudition attira l’attention du grand soufi, Abou Salem el ‘Iyâchi, dans sa  » Rihla  » où il fit l’éloge de la prééminence de l’érudition polyvalente des Ulémas de Aïn Maâdi .
(1) Aïn Maadi est un village édifié au XIèmesiècle de l’ère chrétienne par Maadi Ben Yacob, à proximité d’une source d’eau. Des Pois J. : Le Djebel Amour ( Algéria), 1956 (p79)Daumas, M.J.E., Le Sahara Algérien, 1845 (p35)
(2) Sidi Ahmed ne cessa de s’approprier des  » esclaves « , des deux sexes, pour les libérer. Le nombre des affranchis atteignit un jour 25 personnes ; dans ce forum ménager, les  » esclaves  » menaient un train de vie chastement libéral et hautement fraternel. Sidi Ahmed ordonnait, constamment , à ses compagnons de ne guère dévier de ce concept idéalement mohammadien.
(3) Chadhily est décédé à la Mekke, selon certains hagiographes ; pour d’autres, il le fut au Désert de ‘Aïdhâb (Haute Egypte); c’est la version plausible (Nafh et-Tib, Meqqari T.1 p.p.587), (Chadharât ed-Dhahab T.5 p.p. 278) et (Tabaqât ech-Chaarâni T.2 p.p.4)

LE CHEIKH ET LES TURCS D’ALGERIE
Au début, Sidi Ahmed n’avait pas quitté Aïn Maâdi, de bon gré. Il était constamment épié et obsédé, avec ses siens, par les Turcs. De retour de ses pérégrinations, il faisait une escale , de temps en temps, à Aïn Maâdi. Mais, dès l’an 1171h /1757 ap.J., il fut contraint de s’en éloigner, par les exactions répétées du Bey d’Oran Mohammed Ben Othmân. Il demeura, comme nous l’avons vu, cinq ans à Bled el Abied (1), au Sahara Oriental. Il entreprit, alors, son périple, s’orientant vers les Lieux Saints, à travers une longue randonnée, au Maghreb et en Egypte, recherchant les grands Maîtres de la voie soufie orientale.
Aïn Maâdi faisait, alors, partie d’une province marocaine. Il est curieux de constater que le Sultan du Maroc Moulay Abdellah, fils de Moulay Ismaïl (véritable fondateur de la Dynastie alaouite) avait dépêché, l’année même de la naissance du Cheikh Tijani, une expédition, sous la direction du Caïd Jilali Ben Mohammed Saffar, contre les faiseurs de troubles, qui, sous l’impulsion des Beys Turcs, cherchaient, déjà, à promouvoir une série d’incidents, tendant à détacher cette partie du Maghreb, de la Souveraineté marocaine. La lutte continua, acharnée, à l’encontre des mercenaires sécessionnistes. Le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdellah (décédé en l’an 1204h /1789 ap.J.), envoya un nouveau commando contre des troupes turques qui attaquèrent, sous le commandement du Bey de Mescara, les provinces orientales du Royaume marocain dont Mhaya, Benou Hachem, Sud d’Oran, Chellala, Aflou, Aïn Maâdi et Laghwât, territoires faisant partie du Maroc, depuis cent cinquante ans (2). A la mort du Souverain alaouite Mohammed III, le Cheikh Tijani, âgé de cinquante quatre ans, cherchait à s’esquiver des zones troubles, pourchassé, par les autorités turques. Pendant plus d’une décennie ( 1774-1784), il ne cessa de faire la navette, entre Tlemcen (où il demeura huit ans jusqu’à 1774h ) et Fès (1781h), pour revenir à Abi Samghoûn et Chellala au Sahara, en 1784h. Le Maroc était , alors, dans la plénitude d’un mouvement salafi, animé par le Sultan, qui sera poursuivi, en liaison avec le Cheikh Tijani, dès l’an 1789.
Or, le grand soufi, Moulay Larbi Derqawi, qui mourut un an après le Sultan Moulay Slimân ( 1239h / 1823 ap.J.), avait, alors, créé, un ordre confrérique, très connu par ses orientations qui ne plaisaient nullement au Souverain marocain ; celui-ci s’érigea en champion de la Sounna et lutta, contre les Mawâsims, les hadra, les danses mystiques, les Samâa’ (musique extatique), assises foncières des Darqawas et qui constituaient , selon le Sultan, des excentricités blâmables. La Tariqa Tijania, très stricte, dégagée de toute obédience chadhilite, se déclara, dès ses débuts, d’empreinte mohammadienne, rebutant tout débordement extatique, sans, pourtant, renier certains penchants humains , qui ne dévient , guère, du fondamentalisme bien conçu de l’Islam. De là, naquit un tiraillement bien marqué entre les deux tendances.
(1) où se trouve la Zaouiya du Cheikh Sidi Abdelkader, connu sous le nom de Sid ech-Cheikh es-Siddiqi ( la Boghia p.p.120)
(2) le Capitaine Martin, dans son ouvrage ( Quatre siècles de l’histoire du Maroc et du Sahara) (p.p.101)Mercier : Histoire de l’Afrique Septentrionale
FES, ULTIME DEMEURE DU CHEIKH TIJANI
Après un périple, entre Abi Samghoûn, au Sahara Oriental et Tlemcen, le Cheikh Sidi Ahmed s’installa à Fès, sa demeure préférée, en l’an 1213h / 1798 ap.J.. Son influence grandissante à Aïn Maâdi et au Sahara, inquiétait le Gouvernement Turc qui alla jusqu’à imposer un tribut annuel à Aïn Maâdi, en 1199 h / 1785 ap.J.. La capitale Idrisside était, alors, le Centre d’épanouissement de l’Afrique (1). Son rayonnement est étayé par la grande Université de la Qaraouyène, édifiée en l’an 245h / 859 ap.J., bien avant l’Université de l’Azhar au Caire 359 h / 969 ap.J. ; Fès, étant le Centre africain optimal où s’accomplit la symbiose de la science de la Cité tunisienne de Qaïraouân et de celle de Cordoue, capitale de l’Andalousie omeyyade, à la suite de l’immigration à Fès de centaines de familles des deux capitales de l’Occident musulman. C’est  » la Baghdad du Maghreb.  » « Pour la plupart des musulmans d’Afrique – fait remarquer Gabriel Charmes (2) -, Fès est la première ville sainte après la Mekke . Sa sainteté provient de son origine idrisside et du rôle qu’elle a joué dans l’histoire de l’Islam « .  » Fès –dit Delphyn – est le  » Dar el ‘Ilm  » (la maison de Sapience), l’asile et le réceptacle de sciences islamiques, car la Qaraouyène fut  » la première école du Monde  » où affluaient les Egyptiens, les Tripolitains, les Andalous et même les Européens (3) « . Des étudiants de l’Afrique occidentale ne cessent d’émigrer à Fès, pour parfaire leurs connaissances canoniques. Campou fait état de ces  » étrangers de toutes nationalités et de toutes religions qui y accouraient de toutes parts.  »
Léon Godart dépeint aussi la Qaraouyène comme  » Dar el ‘Ilm  » , la plus complètement organisée, sous forme d’Université « . C’est pourquoi Ali Bey el Abbassi (alias D. Badia y Leblich) considère Fès « comme l’Athènes de l’Afrique  » qui  » n’a rien à envier – enchaîne Lévy Provençal – aux autres métropoles musulmanes « , parce que  » c’est là où s’élaborait ce que l’on a appelé la civilisation arabe, qui partait du Maroc, pour briller, d’un éclat dont les reflets commençaient à éclairer l’Europe « . Ce fut donc une pépinière d’où émanaient des sommités intellectuelles comme Léon l’Africain, né à Grenade. La femme musulmane y trouva son compte, car la célèbre El ‘Alia, fille du Cheikh Taïb Ben Kirân, y donnait des cours de logique dialectique et formelle ; ce qui incita Moulieras à s’exclamer, dans son ouvrage  » Le Maroc Inconnu « , en l’an 1895 :  » Une femme arabe , professeur de logique ! Qu’en pensent nos géographes et nos sociologues qui ont répété , sur les tons les plus lugubres , que le Maroc est plongé dans les ténèbres d’une barbarie sans nom, dans l’océan d’une ignorance incurable ? Une intelligence marocaine plane dans les régions élevées de la science !  »
C’est là où le Cheikh vint terminer ses jours, dans la Zaouiya-mère qu’il édifia à Fès, Recueilli dans la villa (Dar el Mrâya) que le Sultan Moulay Slimân mit à sa disposition. En sus de son activité cultuelle, de ses cours dispensés à la Qaraouyène et dans la Mosquée dite  » ed-Diwân « , sa vie intègre et sa grande érudition, émerveillèrent les Fassis et surtout le Souverain alaouite, qui s’érigea, alors, en défenseur du Sounnisme. Il trouva, en la personne du Cheikh Tijani, le symbole qui personnifie par son comportement et ses prêches, les concepts indélébiles de la Charia.
Au sein de son nouvel Ordre confrérique, nulle trace d’élans excentriques tels les  » Mawâsim « , les  » Hadra  » et les  » reqs  » (danses extatiques), autant d’actes que Moulay Slimân stigmatise et flétrit dans une épître qu’il élabora , en l’occurrence. Cette attitude salafie commune mit l’un au diapason de l’autre.
Un autre facteur, non moindre, rapprochait foncièrement les deux personnages, à savoir l’élan civique du Cheikh Tijani, en tant que citoyen marocain , issu de  » Aïn Maâdi « , un des centres religieux du Sahara oriental. Son choix de Fès, capitale de l’Empire, auréolée par son édificateur, Idriss II, est très significatif.
La nouvelle Tariqa Tijania, ainsi dépouillée de toute fissure hérétique, finit par avoir un grand impact, qui incita le Sultan lui-même à s’y intégrer. De hautes responsabilités, accoururent de toute l’Afrique, attirées par l’éclat du célèbre réformateur dont l’avènement fut une réplique vivante au mouvement wahhabite naissant. Le Tunisien , Cheikh el Islam, Ibrahim Riyâhi et ses collègues (en-Nifer et ‘Achour), le Mauritanien Mohammed el Hâfidh et tant d’autres, eurent l’heur de participer à l’expansion de la confrérie en Afrique. Une liste (4) de plus de cinq cents érudits africains figuraient, parmi les premiers disciples du Cheikh.
(1) Se référer à mon ouvrage sous presse  » Fès, Centre d’épanouissement de l’Afrique « , édité par l’Association Fès-Saïs.
(2) Se référer à l’ouvrage de Delphyn  » Fès, son Université « ,(éd. 1889) et Godart,  » Description et Histoire du Maroc « , Paris, 1860, 2 vol.
(3) Gerbert d’Aurillac, devenu Pape, sous le nom de Sylvestre II, en l’an 999 ap.J., y avait fait – dit-on – ses études, comme le confirme J. Berque
(4) Cités, avec leur éminente biographie, par le grand traditionniste Mohammed el Hjouji de Demnât (décédé en l’an 1370h /1950 ap.J.) dans son ouvrage manuscrit  » Feth el ‘Allâm  »
JIHAD ET EXPANSION DE LA TARIQA EN AFRIQUE
Après la mort du Cheikh Tijani en l’an 1230h / 1814 ap.J. et du Sultan Moulay Slimân en 1238h / 1822 ap.J., le fils aîné du Cheikh , Sidi Mohammed el Kébir poursuivit la lutte contre les Turcs. A la suite de deux décennies, passées à Fès, en compagnie de leur père et maître , le Cheikh Sidi Ahmed, les deux fils Sidi Mohammed el Kébir et son frère Sidi Mohammed el Habib, demeurés quelques mois à Fès, sous la tutelle du Khalife, Si Ali de Tamacîn , retournèrent à Aïn Maâdi.
L’Administrateur turc de l’Algérie, Mohammed Bey, de plus en plus arrogant, s’attaqua à Aïn Maâdi qu’il s’ingéniait à détacher de l’Empire alaouite. Le combattant Sidi Mohammed el Kébir se dirigea vers Abi Samghoûn, cité confortée par les adeptes de l’ordre de son père ; de là , il rejoignit  » El Wars  » à  » M’Ascar  » ; il engagea , alors, contre l’envahisseur, une bataille acharnée, qui lui fut fatale, ainsi que trois cents de ses compagnons. Sidi Mohammed el Habib était en pèlerinage, aux Lieux Saints. En passant par la Tunisie, le Bey lui conseilla de prendre le chemin de Aïn Maâdi, via le Sahara, pour éviter le tyran turc qui l’attendait. Un autre administrateur turc, préfet d’Oran, avait déjà mis la main et incarcéré quelques quatre cents habitants de la région de l’Aghouât. Le célèbre combattant Abdelqader el Jazâiry , en lutte contre les Français, voulut, alors, faire de la citadelle de Aïn Maâdi , un centre de ralliement de ses troupes. Ayant appris le geste libérateur, animé par le célèbre combattant Mouhiy ed-Dîn Abdelkader, Mohammed el Habib demeura à Abi Samghoûn , continuant à fournir à l’émir Abdelkader armes et subventions. L’émir Abdelkader , se posait à l’époque comme représentant du Sultan Moulay Abderrahmân Ben Hicham qui succéda à Moulay Slimân . Le prêche du Vendredi se faisait au nom du Souverain et Sidi Mohammed el Habib , en tant que citoyen marocain, le soutenait dans sa guerre sainte, contre les Français. Il revint, alors, à son village natal,  » Aïn Maâdi « , pour participer à la guerre contre les Français.
Mais, le 28 Rabi’I de l’année 1238h / 1822 ap.J. , l’Emir Abdelkader , profitant du Martyre du fils cadet du Cheikh Tijani assassiné par les Français, assiégea Aïn Maâdi, que défendit avec ardeur et abnégation le Chérif Tijani et toute la population. Les deux parties s’entendirent, alors, pour un recul de huit miles (1) (soit 12 kms et demi), en deçà de la petite forteresse. La famille Tijanie demeura, donc, comme elle l’était auparavant , souveraine dans son fief ancestral. La France resta étrangère à cette convention , car ce qui lui importait , surtout , c’était l’occupation de la capitale avec la région d’Oran. Les Français reconnurent , à l’Emir (conformément aux traités de 1834 et 1837) son autorité sur les deux tiers du pays . Là, il renia toute obédience à Moulay Abderrahmane, qui continua, pourtant, à le soutenir dans sa guerre sainte. Mais, Sidi Mohammed el Habib, se sentant lié par l’acte d’allégeance vis-à-vis  » d’Amir el Mouminîn « , Sultan du Maroc et trahi par l’Emir Abdelkader, lui refusa toute aide. Une correspondance tenue dans les archives de Aïn Maâdi , atteste ces faits (2).
D’ailleurs, une autre Zaouiya de la région , la confrérie Khamlichia du Rif, qui le soutenait , dut interrompre , également, toute subvention (3).
Isolé et obsédé par ses remords, l’Emir Abdelkader reprit la lutte en 1839, grâce au soutien effectif du Roi du Maroc ; mais, en 1843 , l’Emir Abdelkader, vaincu par le duc d’Aumale, se réfugia au Maroc. Le souverain fut défait, lui aussi, un an plus tard (1844), dans la bataille d’Isly. L’Emir finit par se rendre en 1847 ; interné à Amboise, jusqu’en 1852 , il se retira, en 1855, à Damas où il décéda en 1883.
Sur ces entrefaites, le Chérif Sidi Mohammed el Habib mourut en 1269h / 1852 ap.J.. Le fils de l’Emir Sidi Mohammed Ben Abdelkader lui rendit, un vibrant hommage, pour le comportement fraternel dont il fit preuve, à l’égard de l’Emir, son père, continuant à défier les envahisseurs français.
Sidi Mohammed el Habib laissa deux enfants : Ahmed Ammar et Mohammed el Bachir, que l’occupant français ne cessa de provoquer, les refoulant, tous les deux, loin de l’Algérie, en France. Auparavant, Sidi Ahmed Ammar, à l’âge de moins de seize ans , était tenu , toute une année, en résidence forcée à Alger. Il avait pris attache, en France, de la jeune Aurélie qu’il épousa (4) ; on l’autorisa, ensuite, à revenir en Algérie où il fut mis à l’écart de Aïn Maâdi , avec un interdit formel de se déplacer en Algérie.
Des historiens contemporains dépeignirent les événements qui survinrent entre la France et les deux Chérifs (5) ; l’étau se serrait autour du jeune Tijani, car la France craignait une rébellion qui pourrait déboucher sur une révolution généralisée.
Une circulaire signée par le commandant français de l’arrondissement Laghwât, en date du 27 août 1889 , autorisait Sidi Ammâr à se rendre à Abi Samghoûn.
La France était, alors, menacée en Afrique occidentale où Omar el Fouty (né à Podor en 1212h /1797 ap.J.), s’intégra à la Tariqa Tijania, en 1249h / 1833 ap.J. par l’intermédiaire du Moqaddem fassi Sidi Mohammed el Ghali Boutaleb, qu’il fréquenta aux Lieux Saints, durant trois ans.
Son premier geste, suite à cet engagement, fut le renforcement de son sultanat, sur les nègres fétichistes et animistes, dont une bonne partie finit par adopter l’Islam ; il s’attaqua, ensuite, à l’occupant français Faidherbe ( 1854-1865). La colonisation française débuta au XVIIèmesiècle, par la fondation de Saint-Louis., base de l’expansion de la France, en Afrique occidentale.
La Tariqa se propagea, alors, au Niger, Mali et Sénégal, grâce à Si Omar el Fouti, doublement investi, en tant que Mourid Tijani, par le Cheikh Mohammed el Ghâli Boutaleb, et, avant lui, son premier maître Abdelkarim du Fouta. Successeur d’un disciple fassi direct du Cheikh Si Ahmed Tijani, bien en vue et un de ses éminents khalifes, le Cheikh Omar el Fouti devint le Khalife de la Tariqa en Afrique Noire. Son livre  » er-Rimah  » (les lances), qualifié par Sidi Larbi Ben Sayah de compendium de science, est un recueil d’enseignements exhaustifs sur le Soufisme Sounni, dont il prêchait les concepts en Afrique Subsaharienne. Sa chaîne de transmission couvrait même des mourids, au Nord de l’Afrique. J’eus personnellement, entre autres, l’heur d’avoir, dans mon propre  » sanad « , le Cheikh Saïd en-Nour, petit-fils de Sidi Omar, qui m’accorda la Ijaza, écrite de la main de mon grand ami, le Khalife général, Si Abdelaziz Sy (décédé en 1997).
J’ai eu le plaisir de m’associer, dans ce sanad, avec le Cheikh el Hadj Mâlik Sy et le Cheikh Ibrahim Niass, promoteurs de l’Ordre Tijani, en Gambie, au Ghana, Nigeria et, bien loin, dans les régions de l’Extrême-Sud.
Deux petits fils du Cheikh Sidi Ahmed : Sidi Mohammed el Habib qui termina ses jours , en prêche et lutte, à Dakar ; sidi Ben ‘Amer, qui put, dans ses pérégrinations, à travers le Continent, convertir à l’Islam des millions d’animistes. J’ai eu l’honneur d’avoir été en contact permanent avec le premier qui me proposa de faire des conférences, en sa compagnie, dans les capitales d’Afrique. Quant à Si Ben ‘Amer, auquel je me liais par une fervente amitié, il quitta Rabat, en 1953, pour rejoindre Alger où il intégra le FLN ( Front de Libération Nationale), comme membre actif de ce mouvement. La France le soumit, alors, durant toute une décennie , à une dure résidence surveillée à Alger.
Grâce à cette lignée de grands maîtres Tijanis, une bonne partie de l’Afrique fut islamisée. Leur père, le Chérif Sidi Mahmoud, intercéda entre les Tribus rifaines, dont les tiraillements risquaient de se transformer en guerre civile. Il demeura six mois dans le Rif et finit par réconcilier les frères ennemis. En Egypte, le grand Khalif Tijani, l’éminent Alem Mohammed el Hafidh (décédé en 1978) , fondateur de la grande Zaouiya tijanie du Caire, joua le même rôle, dans la réconciliation de l’Egypte et du Soudan, à propos du malentendu entre les deux pays (El Yawâqit el Irfania, Idris el Iraqi (p118)).
(1) Un mile, mesure arabe et anglaise, à l’époque, équivalant à 1609m .
(2) Tohfat ez-zâiyr ( p.p. 177 et 197)
(3) le Cheikh de la Zaouiya rifaine en fit état à son Souverain
(4) Se référer à l’annexe, publiée à la fin de cet ouvrage sur le scénario de cette alliance.
(5) Abderrahman Ben Tâleb dans son ouvrage, Saïf et-Tijania (p.p.19) , Revue  » Al Wahda el Islâmiya  » (Unité islamique) et l’historien Ej-Jilali Sary, dans son ouvrage  » Tawrat  » (Révolution 1881-1882).

L’IHSAN ET L’EMANATION INTROSPECTIVE
L’Ihsân est la troisième phase, dans le processus des piliers originels de l’Islam.  » C’est – précise le Hadith – adorer Dieu comme si tu Le voyais, et si tu ne Le vois pas, Lui sûrement te voit  » (Boukhari ).
La Tariqa, c’est l’application de l’Ihsân, dans son contexte introspectif, où la conscience se reflète dans son propre miroir ; c’est le cœur épuré de l’initié sur lequel se projette la luminescence divine ;  » Craignez – dit le Prophète – la vision intuitive du croyant, qui perçoit par la Lumière d’Allah.  » Les vertus spirituelles qui constituent le substrat de la Sounna, sont les moyens d’accès à cette luminance. C’est grâce à la concentration dans une sincère adoration, que le croyant accompli, devient l’image de Dieu, le Vivant et le Pourvoyeur.
L’humilité, l’Ikhlâs (sincérité), la charité et l’altruisme sont l’assise foncière de toute initiation où le Cheikh soufi n’est qu’un guide orientateur, qui exhorte le Mourid à imiter étroitement la tradition du Prophète. L’exemple sublime de l’Envoyé d’Allah demeure le critère unique de l’attrait théophanique irrésistible , qui doit immanquablement s’exercer, au sein du forum dépuré d’un ordre confrérique, édifié sur autorisation formelle mohammadienne.
Le Beau et le Vrai sont les traits caractéristiques du Béhaviorisme Tijani, qui assure à l’adepte sincère un retour inopiné à sa dignité originelle. La liberté individuelle de l’initié est dépourvue, alors, de toute maîtrise, autre que celle d’Allah. Les droits de l’homme se dégagent, ainsi, péremptoirement, de tout impact esclavagiste où la vassalité est l’exclusif du Haut Seigneur. Le Cheikh répétait souvent, comme condition sine qua non de toute adhérence à la Tariqa, la conviction que le Maître Initiatique n’est que l’esclave de la Présence et que le Mourid ne doit, guère, avoir en vue un autre que l’Unique Pourvoyeur. Il doit éliminer, dans son subconscient, tout tiers, autre qu’Allah ; le Cheikh n’est qu’un serviteur intermédiaire, en esclave élu.
Un contact préalable du Cheikh Tijani avec d’éminents érudits et maîtres Soufis, n’a pu que conforter, dans sa conscience , cette certitude de la dualité foncière de la Charia et de la Haqiqa (réalité spirituelle), où un équilibre somato-spirituel assure l’harmonie, dans toute son équation humaine.
La science elle-même, dans ses tests les plus modernisants, assure, depuis le Congrès tenu en 1966 à Tokyo (1), cette complémentarité, entre le spirituel et le matériel. C’est pourquoi, le Cheikh Tijani, a fondé sur cette double quintessence, tout conformisme adéquat, où le cultuel ne saurait éliminer le social. Dès sa première enfance, avant d’accéder à sa troisième décennie, le Cheikh se fixa un noble but : celui de parfaire ses connaissances exotériques et esotériques, avant de s’atteler, judicieusement, à la propagation de la pensée islamique et de l’expansion pacifique de son dogme.
Cet attachement à la Charia donna ses fruits ; ce fut à Abou Samghoûn, en plein Sahara Oriental, où le Cheikh se recueillit, en 1196 h / 1782 ap.J., qu’il vit le Prophète, à l’état de veille, lui enjoignant de se libérer de toutes les voies qu’il avait testées , auparavant, ayant, désormais, pour maître unique, l’Envoyé et le Serviteur d’Allah, Sidna Mohammed (Bénédiction et salut sur lui). Le Messager d’Allah lui ordonna de demeurer non loin de la société, vaquant normalement, de par le monde, sans s’en départir, ni s’en retirer, lui promettant, à coup sûr, l’approche d’Allah, démunie de toute contrainte, gêne, ou culte excessif. Conforté par cette garantie prophétique, le Cheikh s’empressa de mettre en branle, son Nouvel Ordre, solennellement édifié par son unique initiateur, la plus haute sommité, dans la double voie de la Charia et de la Haqiqa.
Dans cet harmonieux contexte, le Cheikh Tijani évolua, avec aisance, sans bigotisme,  » actué  » exclusivement par les concepts coraniques, d’une interférence socio-économique. De ce fait, l’adepte tijani ne sera qu’un simple, mais sincère croyant, ayant constamment en vue, les principes authentiques de la Sounna.
Le Messager d’Allah a bien défini ce processus d’orientation qui symbolise et explique le geste de direction des consciences, chez les maîtres soufis, se référant, constamment, aux propos prophétiques. L’Envoyé d’Allah précisa , certes, dans un hadith rapporté par Boukhari, Mouslim et les quatre Sonan :  » Mon avènement – dit-il – en tant que Messager d’Allah, doté de bonne orientation et de science, est telle une pluie bienfaisante, ayant arrosé une terre dont une partie féconde put absorber l’eau ; en faisant croître abondamment, herbe et verdure. La partie stérile retint l’eau et Allah en fit profiter les gens, en buvant, en abreuvant leurs animaux et arrosant leurs champs. Une troisième partie, plane et sablonneuse, ne retint guère l’eau et ne fit pousser aucune verdure .  » Cette parabole nous donne , d’abord, l’image d’un bon croyant, bien conscient des normes de la Religion, qui en profite, en les enseignant aux autres , une deuxième qui, connaissant profondément cette science, en profite à l’avantage des autres ; et, enfin, celle qui, rebutant les enseignements reçus d’Allah, ne peut avoir aucun impact bénéfique.
C’est là le substrat et le critère de toute socialité agissante, dans le vrai soufisme mohammadien.
(1) Voir notre ouvrage  » l’Islam dans ses sources « , édité cinq fois, au Maroc et en Arabie Saoudite.

NECESSITE D’UN GUIDE DE CONSCIENCE
L’initié, quel qu’il soit, est inspiré par une insufflation luminescente, pour s’adapter à l’Ethique transcendante, à travers un effort soutenu d’éducation, de mortification et de purification. Cette disposition innée, chez tout un chacun, gît virtuellement, en puissance, tel un nucleus générateur de vitalité créatrice.
C’est par une initiation appropriée que le feu jaillit du briquet et le palmier dattier du noyau. L’âme réceptacle du bien et du mal, est façonnée par une acculturation moralisante ; cette prédisposition au changement caractériel, chez l’homme, est une preuve de perfectibilité de sa nature. Ce concept n’est guère infirmé par l’exégèse herméneutique aberrante du versant coranique qui dit :  » Pas de changement dans la création de Dieu « , ou par l’interprétation superficielle du Hadith, affirmant qu' » Allah a imprimé une configuration définitive à quatre éléments primordiaux, dont la configuration matérielle et le caractère moral, chez l’homme.  »
L’homme est doté d’un pouvoir inhérent à sa nature intrinsèque , qui lui permet de se purifier et de se corrompre, à la fois (Sourate du Chams (soleil), verset 8). D’où, la nécessité d’un éducateur et d’un guide de conscience, tel le Cheikh, par rapport au Mourid, c’est-à-dire le maître qui aide le disciple à formaliser ses virtualités en puissance. Cette éducation est axée, dans la voie tijanie, en premier lieu, sur un conformisme adéquat aux préceptes de la Charia : Simples actes cultuels accomplis dans l’aisance, en pleine confiance, dans la pure grâce divine, sans mortification, ni effort soutenu dans l’ascèse. La confrérie tijanie est ainsi dégagée de tout engagement érémitique et isolement du Monde, tel l’Islam dans sa phase initiale où le catalyseur mohammadien luminescent assure un cheminement plénier, dans la voie, sans autre impulsion d’exigences conjoncturelles.
Le Prophète était, alors, le seul maître et guide suprême de conscience. Pendant trois siècles, les récits traditionnels du Messager d’Allah , étaient toujours vivaces et efficients, dans les cœurs des compagnons de leurs suivants et des derniers successeurs (atbaâ et-Tâbi’yne) ; mais, passés ces trois générations, l’initié est propulsé dans la masse confuse des traditions où l’apocryphe primait l’authentique. Le Cheikh Abdelkarim Ibn Hawaâzine dit  » el Qochéïri « , ne manqua pas de déceler, dans Sa  » Rissâla  » (épître), le processus de cette mutation.
Les comportements effectifs et affectifs, imbus d’empreintes prophétiques, ont, désormais, un impérieux besoin, d’être étayés par des liturgies, plus ou moins authentiques ; d’où pluralisme de  » Wirds  » et  » Wadhifas « , récités dans un cadre confrérique, sous la conduite éclairée d’un maître, guide de conscience, qui soutient l’initié et le dépure de tous caprices, sautes d’humeur ou dépassements excessifs. Dans de tels cas, tout excès, non freiné par le maître, se traduit par une excentricité hérétique, un déséquilibre psychique et des troubles somato-spirituels, fruits d’une méconnaissance de la charia. Le croyant pèche, alors, par défaut de documentation eso-exotérique. Un vrai maître soufi n’exige guère de son adepte autre chose qu’une stricte observance de la Loi d’Allah et de s’accommoder, selon ses possibilités à la Sounna, sans cure de silence ou retraite érémitique ; le Mourid ne doit guère forcer inhumainement son penchant vers les loisirs, les agréments et les plaisirs légitimes. Ainsi, le Cheikh Tijani, ne manqua pas d’exiger de son mourid (1) d’éviter toute incartade impertinente, toute déviation dont l’aboutissement fatal est une auto-négligence et un laisser-aller capricieux incontrôlé. Là, le redressement d’un tort et le traitement d’une psychose nécessitent une actuation mortifiante immédiate, suivie de retraite spirituelle limitée et de cure diététique de concentration liturgique, pour dématérialiser les actes volitifs. Le Cheikh ne fait qu’initier et orienter ; toute transmutation demeure l’œuvre exclusive de l’Omnipotent. Mais, l’adepte doit, toujours, se souvenir, dans ses élans vers le sublime, qu’une réelle luminescence, ne saurait jaillir que d’un cœur dégagé de velléités mondaines. Gare donc aux perles de cultures. Les véritables perles évoluent dans les profondeurs.
(1) En réponse à une épître émanant d’un juriste de Zerhoun ( Cité près de Meknès où est inhumé Idriss I)

L’HOMME A L’IMAGE DE DIEU
L’homme est créé à l’image de Dieu ( Hadith) ; son œuvre le sacralise ; c’est en contemplant Dieu, dans Sa grandeur, dans Sa surabondante richesse et dans la générosité de Son essence, qu’il réalise sa véritable nature. Autant l’Attribut divin est absolu, autant les attributs de l’homme sont entachés de relativité. En s’adaptant à sa nature, dans sa réalité originelle, il devient lui-même, conscient que la véritable sublimation, pour lui, est de rester lui-même, sans vouloir se dépasser, ni se rabaisser. Toute l’Ethique soufie se résume, ainsi, dans l’effort soutenu, en vue de la réalisation du véritable soi, dans sa pureté initiale, antérieure à la descente de l’âme dans le corps, telle qu’elle a été dépeinte par Ibn Sîna (Avicenne), dans son poème d’inspiration néoplatonicienne  » l’âme est descendue d’en haut, telle une colombe « .
De là, vient le rappel, réitéré des Cheikhs soufis sounnites, à la stricte observance des commandements de la Sounna. Leurs ouvrages sont incrustés de concepts et préceptes, définissant la nature et les dimensions de cette haute  » politesse  » spirituelle. Leur conscience, initialement dépurée, est  » actuée « , pénétrée foncièrement, du souci constant de s’aligner rigoureusement sur les normes de la charia, à tous les niveaux cultuels, comportementiels ou même temporels. En s’abstenant, en cas de doute, et en agissant avec circonspection, tact et doigté, les adeptes se sentent intimement contrôlés par Allah, dans toutes les conjonctures et les instances. Mais, là, l’initié, tout en se fiant à la décision intangible de son Seigneur, à Son impératif actif, ne se défait nullement de ses initiatives agissantes.
Ibn Messaoud rapporte que Dieu a, parmi Ses créatures, trois cents élus ; leurs cœurs sont à l’image du cœur d’Adam, une quarantaine à l’image de celui de Moïse, sept de celui d’Abraham, cinq de celui de l’Ange Gabriel. Chacun de ses élus est créé à l’image d’un Prophète. Il est empreint du caractère et du comportement d’un messager ou apôtre et son cœur porte le cachet d’un Ange.
Dans un autre hadith, quatre élus auront l’empreinte d’Abraham, sept celle de Moïse, trois de Jesus et un de Mohammed.
D’après El Boukhari,  » le Très-Haut déclare la guerre – dit le Prophète – à tous ceux qui prennent pour ennemis les saints (bien aimés) d’Allah ; Mon serviteur ne saurait se rapprocher de Moi, mieux que par une œuvre que J’aimerai le plus et qui consiste à accomplir les obligations que Je lui ai imposées. Il ne cesse de se rapprocher de Moi, par les actes surérogatoires, jusqu’à ce que Je l’aime ; Je deviens, alors, son ouie, avec lequel il entend, sa vue, avec laquelle il voit, sa main avec laquelle il combat et son pied avec lequel il marche ; Je lui accorde ce qu’il Me demande et Je le protège s’il Me sollicite « . Une autre variante ajoute :  » Quand Mon serviteur se rapproche de Moi d’une palme, Je Me rapproche de lui d’une coudée, quand il se rapproche de Moi d’une coudée, Je Me rapproche de lui d’une envergure (1) ; quand il vient à Moi, en marchant, Je viens à lui en trottant  » (Boukhari).
(1) L’envergure est ici la distance entre les extrémités des deux mains déployées dans le sens de la largeur.

CONSTANCE ET EQUILIBRE DU  » QOTB  »
Le Qotb (pôle) a pour qualification essentielle la constance et l’équilibre sur le plan humain. Il est caché, mais dépourvu de tous penchants excentriques, qui le font dévier de son  » maqâm  » (étape transcendante), comportant toutes les composantes d’une servilité sacrée. Tout en étant le réceptacle et le creuset de tout ce qui est conceptuellement et comportementiellement sacro-saint, il demeure en plein forum humain ; répondant à tous les besoins attachés à sa nature adamique. Mais, de par sa haute sagesse et son sublime goût intuitif, hautement inspiré, un équilibre adéquat  » axe  » et  » actue  » tous ses rapports d’ordre humain. Il donne à chaque chose, son dû, dans sa double conjoncture esotérique et exotérique, rationnellement introspective. C’est cette occurrence  » naturelle  » qui marque ses allures dégagées de toutes teintes extranormales. Il concilie sagement le matériel au spirituel, car l’un est le complément de l’autre. L’empiètement de l’un sur l’autre risque de tout  » dénaturaliser « . De là, tout acte est foncièrement  » causalisé « , jugé et apprécié à sa juste valeur.
Tout paraît, alors, simple, mais non simpliste ; car la simplicité réelle est une marque de génie, tout en demeurant d’ordre humain. Sidi Larbi Ben Sayah, dans sa Boghia (p.p.188), analyse ses attributs caractériels définis par Ibn ‘Arabi, en développant certaines de leurs efficiences, dans la vie pratique du  » Qotb « . Il ajoute d’autres spécificités qui font du pôle, un saint, éventuellement dénué de toute richesse matérielle ; néanmoins, conscient de sa responsabilité vis-à-vis de soi-même, il s’ingénie constamment, à s’assurer une caution effective, pour la réalisation de ses besoins naturels, très réduits, certes, mais humainement péremptoires. La  » Boghia « , synthétise cet  » humanisme  » en précisant que le  » qotb  » est astreint à éviter tout exhibitionnisme ostentatoire ; ses comportements naturels sont dégagés de tous prodiges qui peuvent survenir à des saints, tels le ploiement de la terre, l’ubiquité volontaire, les cures d’isolement ermitiques.

L’ŒUVRE DU CHEIKH
Le Cheikh Tijani était d’une grande érudition, notamment, dans les sciences et les arts islamiques. Il avait appris par cœur, dès son bas âge, outre les Recueils didactiques dits  » Moutoun « , les Grands Recueils du Hadith (Traditions du Prophète) dont Boukhari, Mouslim et les Sonan (Tirmidhy, Ibn Maâja, Nassaiy, Abou Daoud).
Les cours qu’il dispensait à Aïn Maâdi, Tlemcen, Tunis, Fès et ailleurs, sur l’exégèse coranique et les commentaires du Hadith, lui valurent une grande renommée, étayée par ses connaissances sur le Fiqh, el Ouçoul ( Sources de la Loi islamique). Ses recherches, en l’occurrence, publiées dans  » Jawâhir el Maâny  » et  »  » el Jâmy  » d’Ibn el Mechri « , avaient attiré l’attention des célèbres critiques de l’Islam, de par leur profondeur, leur originalité judicieuse. Son  » Ifâda  » se démarque par les Sages Adages qu’il n’a cessé d’émettre, lors de ses pérégrinations.
Des dizaines d’ouvrages ont été élaborés, rendant hommage à cette œuvre colossale (1) comportant :
– Epîtres et mémoires sur le Sounnisme des Soufis dont certains manuscrits originels sont catalogués dans les grandes bibliothèques du Maghreb (manuscrit de la Bibliothèque Générale de Rabat N° 2425)
– Commentaire de la première moitié du Recueil Juridique de Cheikh Khalîl sur le code malékite ( manuscrit de Aïn Maâdi)
– Exégèse d’une cinquantaine de versets coraniques et commentaires de Hadiths (profonde analyse des notions spécifiques authentiques de l’Islam), (Bibliothèque Générale, manuscrit D1699)
–  » Es-Salât el Ghaïbya  » sur la Réalité mohammadienne  » Al-Ifâda el Ahmadia « , compendium d’adages, dictés par le Cheikh à son disciple Sidi Taïb Soufiani, classés alphabétiquement (2) Charh el Hamzia de l’Imam el Bosaïry (Recueilli par Sidi Ali Harazim ainsi que Jawâhir el Maâni (Perles d’Idées) (éd. Imprimerie Saâda, Caire 1347 h / 1928 ap.J.)
 » Sermon collectif pour tous les musulmans  » ( manuscrit de la bibliothèque privée du doyen de la Qaraouyène, Jawâd Sqalli ( décédé en 1392h / 1972 ap.J.) , publié in Revue  » Tarîq el Haqq  » (voie de la vérité) du Cheikh Mohammed el Hafidh, fondateur de la grande Zaouiya tijanie du Caire ( Revue numéros 10 et 11, 1965)
– Recueil de dhikrs (Bibliothèque Générale D 2106)
D’autres ouvrages furent faussement attribués au Cheikh tels la rihla, le commentaire des Noms Divins,  » Charh el Jarroumiya  » (en grammaire),  » el Kanz el madfoûn « , etc (3)
(1) Voir notre ouvrage en arabe sur la vie et les œuvres du Cheikh, dans la Grande Encyclopédie , élaborée sous le titre  » la Pensée soufie maghrébine, entre l’Andalousie et le Machreq  » Le grand Erudit Tunisien Mohammed Mni’y, devenu Tijani, qualifie le Cheikh d' » Océan de science « , sans pair, connaissant par cœur, outre les Recueils de Sahih, les Sonan, les Compendiums du Fiqh (Kachf el Hijâb, Skirej p.p.529). Le doyen de la Qaraouyène, Abderrahmân Chenqity, dit  » Cheikh el Jamaâ « , voit en lui, le  » plus grand érudit du Monde islamique  » (Boghia, p.p.266 )
(2) Publié dans Kachf el Hijâb d’Ahmed Skirej. Une nouvelle édition Commentée par le grand Alem Tijani égyptien Mohammed el Hâfidh, promoteur de la Tariqa en Orient, décédé en 1978 ( Imprimerie el Khaïriya, au Caire )
(3) Jinâyat el Mountassib (Skirej T.2, p.p. 62 et 84 ( 1350 h / 1931 ap.J.) / Raf ‘en-Niqâb, Skirej, T.3 p.p.182)

LE SOUNNISME TIJANI
A l’image du Messager d’Allah, Sidna Mohammed, le Cheikh Tijani, n’a cessé d’orienter le comportement de ses adeptes, en vue d’une parfaite adaptabilité à l’Ordre divin, synthétisé dans la charia. Cette conformation à la Sounna se cristallise – affirme al Jonéïd – par la créativité et la concentration du cœur de l’initié, de toute sa volonté et son attachement à Dieu et à Dieu Seul. Le Coran définit ce raffinement subtil qui ne saurait souffrir ni déviation, ni fluctuation élusive, éloignant le croyant du forum de la loi divine. Nulle transgression n’est permise. La conscience du Cheikh est pénétrée du souci constant de s’aligner rigoureusement sur les normes mohammadiennes, à tous les niveaux cultuels et conceptuels, préférant s’abstenir, en cas de doute et agir avec circonspection , tact et doigté, dans toutes les instances. Il ne relâchait, aucunement, sa vive attention, ni celle de ses mourids et partisans, les tenant en hâleine, dans un amour passionné du Prophète et de ses siens et croyants. Il réagissait contre tout écart de conduite ou de langage. Au sein même de ses litanies, toutes d’obédience mohammadienne, il ne s’autorise guère un débordement d’aise et d’espoir, non réfréné par une crainte pieuse équilibrante.
Tout geste doit être bridé sous les rênes de la Sounna, avec une résignation, sans fatalisme, à la Volonté de Dieu. L’action du croyant est de rigueur, parce que le Coran nous incite à agir, notamment, selon les normes psycho-discursives, quelles que soient les inférences de l’acte accompli ou à accomplir. Cela n’empêche nullement l’initié de ménager certaines subtilités et susceptibilités impondérables. L’action devient, parfois, une inertie, comme un franc parler qui frise le vice. Mesurer et peser le pour et le contre est un signe d’équilibre. Zarrouq, censeur des Soufis, cite le cas du Messager Abraham qui, jeté dans le brasier par Nemroud, se vit intercepté par l’Ange Gabriel qui lui demanda :  » Abraham ! As-tu besoin de quelque chose ?  »  » Pas de toi, mais de Dieu « , lui répondit-il.  » Invoque-le donc ! « , lui insuffle l’Ange ; et Abraham de répliquer, dans un élan de confiance infinie en Dieu :  » la pleine conscience divine de mon état me dispense de toute invocation ! « . Mais, le fait n’implique guère une quelconque passivité ; le retour à Dieu ne se conçoit qu’après épuisement exhaustif, de toutes les motivations psychosomato-discursives.
Quand il s’avère impossible , pour l’initié, de recourir à des mobiles effectifs déterminants , il doit, alors, se résigner à l’actuation divine et se confier, par sincère invocation à la Providence, profitant de ces embarras, pour en appeler, avec insistance, en serviteur impuissant, à la Clémence d’Allah. La foi efficiente est celle qui demeure foncièrement humaine, sans duplicité, ni déguisement.
 » Quand tu auras pris la décision d’agir – dit le Coran – fie- toi à Dieu « . Donc, planifier, d’abord, et se fier à Dieu, ensuite. Dans cette occurrence, la transconscience est façonnée, dans ses coins et recoins les plus intimes, à telles enseignes, qu’elle ne peut que se conformer humainement aux normes conceptuelles de l’Islam. Ce qu’il convient, certes, de noter, c’est que le croyant doit avoir, constamment en vue, la Volonté Omnipotente de Dieu, dans toutes ses actions, quitte à se référer au Décret d’Allah, pour actuer sa propre velléité ou volonté, au cas où l’objet des invocations serait d’une finalité inconnue, confuse ou douteuse. Là, la pure connaissance  » hiérophanique  » ne s’oppose guère au processus humain de causalisation. L’initié, tout en s’en remettant à Dieu, ne se défait, aucunement, de ses initiatives agissantes. La concentration de l’entymésis, c’est-à-dire de la pensée et de l’intention, réside dans l’orientation vers l’ego et la béatitude expectative des touches divines. Tout caprice de l’âme ou lubie, est, ainsi, éliminé. L’impression de l’irréel risque toujours, dans une telle conjoncture, de susciter une vive réaction du sens temporel ; néanmoins, il ne s’agit, là, que du côté spiritualité opposé au côté matière, dans l’équation humaine où le subconscient corrobore le rationnel (1).
D’autre part, les devoirs et obligations, incombant aux compagnons et frères dans la vie initiatique, constituent le compendium de l’Ethique soufie.
 » Quiconque manque à ses devoirs, en négligeant les droits de ses frères, risque – affirme le Cheikh Tijani – l’épreuve de faillir au respect dû aux Droits d’Allah « . Le promoteur de la Tariqa a formulé, à maintes occasions, son souci d’élaborer un Traité, sur la manière raffinée de vivre et d’agir, chez l’initié, marquant, ainsi, le caractère péremptoire de cette politesse comportementielle, véritable catalyseur qui enclenche les élans les plus vifs de la conscience. Les hommes de la foi – quelle que soit leur confession – sont confrères. Il faut savoir chérir, dans l’amour de Dieu. L’auteur des  » ‘Awârif  » rapporte que le Khalife Omar a dit :  » Si un homme jeûne toute sa journée, prie Dieu tout le long de la nuit, accomplit ses aumônes canoniques et se sacrifie dans les guerres saintes, sans chérir ou détester, pour l’amour de Dieu, ses actes ne lui profitent guère : N’est-ce pas là le summum de la socialité ?
(1) Se référer à mon ouvrage  » le Rationnel du Sacré  »

DHIKRS DE LA TARIQA
Les dhikrs de la Tariqa , comportent essentiellement, deux  » Wirds  » quotidiens et une  » Wadhifa « , récitée par groupe, sauf dérogation majeure. Ils sont ou extraits du Coran ou recommandés par un hadith authentique. Les trois litanies de base sont :
1) l’imploration du pardon d’Allah (Istighfâr)
2) la bénédiction du Prophète (çalât) , de préférence la  » Fatihi  »
3) la haïlala , récitation de la profession de foi ( La ilâha Illa Allah).
Le Wird ne comportait au début, en l’an 1196h, que les deux premiers récits liturgiques, considérés comme mobiles de purification. Ils ne furent suivis, du troisième que quatre ans, plus tard, en 1200h, car le Mourid ne devait en user qu’après dépurement effectif et affectif, permettant un accès approprié à une profession de foi, véritable engagement sacré.
Pour la  » Wadhifa « , les trois litanies se terminent par une quatrième dite  » Jawharat el kamâl  » (perle de perfection), dictée au Cheikh, par le Prophète, à l’état de veille. Cette Jawhara ne doit être récitée qu’en état d’ablution ; sinon, elle est remplacée par vingt fois  » la fatihi « . On peut se demander, pourquoi le Cheikh exige l’ablution, alors que le Messager d’Allah récitait le Coran même, sans ablution. En vérité, il ne s’agit en l’occurrence, que d’un simple engagement (nadhr), ordonné par le Coran, au cas d’un dhikr surérogatoire, alors que la lecture du Coran constitue, pour le  » moumin « , une obligation et un devoir sacrés dont on ne peut guère se désister. Allah en allège, en conséquence, le conditionnement de cette lecture. D’ailleurs, l’adepte Tijani est astreint à réciter quotidiennement, un minimum de deux  » hizb  » (1/30 ème du Coran).
Le Khalife tunisien, cheikh el Islam, Ibrahim er-Riâhy, exige un maximum de trente  » hizb « , (la moitié du Coran). Pour un analphabète qui ne sait ni lire ni écrire, il doit réciter, un certain nombre de fois , de courtes sourates, qu’il est aisé d’apprendre par cœur, telles la Sourate el Ikhlàs (équivalant à 1/3 du Coran), la Sourate el Qadr (qui en vaut la moitié) ou la Fâtiha (Ouverture du Coran, dont la valeur est identique à l’ensemble du Coran). Le Cheikh Tijani affirme, dans une épître, citée par Omar el Fouty , dans ses Rimâh (T.2,p.p.89), qu’  » une seule fois de cette  » Fâtiha  » équivaut à quatre mille milliards de çalât el  » Fâtihi  » (considérée comme une des litanies essentielles de la Tariqa). Au lieu de Hizb es-Saïfy, bien connu, le Cheikh propose un substitutif coranique : la Sourate el Qadr.
D’autres dhikrs secondaires tels  » el Mousabbaât el ‘Achr  » (les Dix Septains) sont des propos liturgiques élaborés par le Prophète lui-même.
 » Le meilleur dhikr est  » La Ilâha Illa Allah  » dit le Prophète (Hadith de Nassaïy et Hakim).  » Celui qui me bénit, une fois, Allah et Ses anges le bénissent dix fois  » (Mousnad d’Ibn Hanbal).
C’est , en fait, conséquemment à cet attachement indélébile à la loi coranique que l’adepte Tijani, en tant que croyant sincère, espère un agrément sublime d’Allah.
Nous pouvons citer, enfin, une promesse, émise par le Cheikh Tijani, comptant vivement sur les gracieuses faveurs octroyées bénévolement par la Providence divine.  » Les prières obligatoires accomplies par l’adepte sincère, – pense-t-il – dans une mosquée ou Zaouiya , où toutes les conditions sont remplies, sont censées être exaucées. Dans la Zaouiya Tijania, tout est ,en effet, gratuit : l’imâm (directeur de prière), le muezzin (qui fait l’appel à la prière), les lecteurs du Coran (el-Hazzâba) ; toute inhumation est interdite, selon les concepts malékites. Les habous n’ont aucune emprise sur les Zaouiyas, qui vivent, entre autres, des cotisations volontaires des mourids. Ce sont là, les saintes propriétés d’une mosquée du temps du Prophète et de ses compagnons.

SPECIFICITES ET PREROGATIVES DES MOUMINS
La Tariqa Tijania, fondée sur une stricte observance de la Sounna, ne s’arroge aucun privilège ou avantage spécifique. Toute prérogative, quelle que soit sa nature, est conditionnée, sur un pied d’égalité, pour tous les musulmans, par le grade de croyant, dans ses conformations aux prescriptions de la Charia. Tout mérite exceptionnel n’est que  » la fruition  » d’une accommodation adéquate. Le Prophète a bien précisé que sa  » communauté est telle une pluie dont les premières précipitations ne sont guère forcément meilleures que les dernières.  »

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